Discours du Festival Science Frontière

Publié le par Anita

Le Discours

Festival Science Frontières- Eléments pour ouverture

après-midi du 5 février 2006- 15 heures

Palais du Pharo

 

France GAMERRE

 

                Je voudrais, en tant qu'élue de la Ville de Marseille mais aussi en tant que militante écologiste, exprimer ma gratitude aux organisateurs de cette manifestation qui ont bien voulu faire appel à moi pour introduire cette dernière session. 

          Ma formation universitaire d'économiste et de gestionnaire, ma carrière professionnelle passée au milieu des juristes et des scientifiques, et mes fonctions actuelles de Présidente de Génération Ecologie, m'incitent à m'exprimer et surtout à m'impliquer à vos côtés pour essayer d'y voir clair dans la complexité des éco-systèmes humains.

               La nature, l'énergie, l'eau ? et aujourd'hui : la terre. L'homme est effectivement un terrien, qui commence à prendre peur !

                La terre l'abrite,  c'est sa maison : d'où la première séance de cet après-midi : « Eco-logis » un habitat conçu pour un monde où l'énergie était bon marché, mais demain l'habitat devra répondre aux critères d'un monde à la fois surpeuplé et plus pauvre en ressource énergétique. C'est dans cet habitat que doivent commencer les économies pour que, précisément, la terre reste habitable.

Ensuite nous évoquerons la terre nourricière : c'est tout à l'heure : « Inventerre ». Aujourd'hui avec les avions, avec internet, avec le pétrole, avec l'électricité, c'est facile. Mais que sera demain ? Un modèle très sophistiqué et hyper technologique (science-fiction) ou un monde, qui par manque de ressources minérales ressemblera à celui de nos grands-parents ? C'est à nous aujourd?hui d'y répondre pour les générations futures.

                Enfin, le début de soirée verra la remise du prix de la vulgarisation scientifique. En effet, cette dernière revêt une très grande importance, du fait qu'elle permet aux citoyens de s'informer et de s'approprier les politiques liées au développement durable.

                Sur ces sujets, ce festival est un lieu particulièrement ouvert aux échanges pour renforcer les prises de conscience individuelles. Il présente aussi l'originalité de proposer à chacun d'entre nous, écocitoyen, élu, entrepreneur, ? des solutions concrètes, souvent étonnantes, qui font parfois même rêver, dosage subtil entre changement de comportement et innovation technologique, pour que le virage du développement durable ne fasse pas régresser notre qualité de vie et contribue au contraire, à travers le quotidien, à notre épanouissement personnel.

Mais ces changements ne sont pas uniquement l'affaire des individus.

Les instances politiques sont impliquées. Elles doivent montrer l'exemple et faire évoluer leur manière de gouverner.

C'est de cette nouvelle « gouvernance » de notre Terre que je souhaite m'entretenir avec vous.

 Un nouveau pilotage politique, avec l'assistance des scientifiques

 En tant qu'élue, mon devoir est de prendre des décisions. Des décisions qui soient judicieuses (de préférence !), et appliquées (de préférence aussi !). Or, les élus ont, d'une part, l'obligation d'administrer dans la proximité et le quotidien avec les habitants, les contribuables, la « Société Civile » qui veulent de plus en plus être écoutés,  participer aux décisions avant de les accepter et de les appliquer? et, d'autre part,  je me dois de gouverner avec l'aide des experts, des techniciens, qui, parfois, promettent le pire si on ne les écoute pas et si on n'adopte pas leurs préconisations.

                Le réchauffement planétaire a été mis en évidence par les scientifiques vers le milieu du siècle dernier, puis contesté par ceux que cela dérangeait, avant d'être relayé par les écologistes et devenir aujourd'hui une préoccupation politique et une inquiétude des citoyens.                        

                Il est, en effet, l'un des problèmes majeurs à régler. Sans notre vigilance, ce réchauffement nous conduit tout droit vers la plus grande catastrophe que nous aurons à surmonter, à savoir la sixième grande crise biologique qui, à l'instar des cinq précédentes qui ont affecté la faune, pourrait  nous mener à  la disparition pure et simple de l'homme sur terre.

                En déréglant la machine thermique terrestre par ses activités, issues pour l'essentiel de l'industrialisation, et par le développement excessif des déplacements motorisés, l'homme a mis sa survie en danger. Les mesures prises jusqu'ici ne sont pas à la hauteur des enjeux, elles restent à la marge et la crise majeure que je viens d'évoquer nous guette avant la fin de notre siècle.

                De fait, nous sommes soumis à la pression du temps, qui s'accélère, des risques qui augmentent, et nous ne pouvons  nous passer de l'éclairage prospectif des scientifiques.

                Il convient toutefois qu'ils révisent certaines de leurs certitudes et décloisonnent leurs disciplines pour que nous puissions engager avec eux un nouveau mode de « pilotage » politique.

                Pour les élus, le mot d'ordre nouveau devrait être la « réactivité »  assorti d'une évaluation scientifique et socio-économique permanente. Certes, nous devons continuer à viser le long terme mais aussi piloter à court terme, souvent à vue, en faisant appel à tous nos sens? je veux dire à toutes les disciplines. Il n'y a pas de solution générale définitive et durable. D'ailleurs, aucun ordinateur, si puissant soit-il, ne nous prédira l'avenir car il manquera toujours un ou deux paramètres socio-économiques et surtout humain, susceptibles de compromettre la modélisation, et de faire diverger la trajectoire.

                Dans la plupart de nos politiques,  il manque déjà une dimension fondamentale : celle du temps.

                Le temps, facteur d'irréversibilité majeure, qu'on a totalement oublié d'administrer, alors qu'il constitue la quatrième dimension de notre univers. Comment expliquer que notre civilisation occidentale ait, pendant plusieurs siècles, géré l'espace???..en oubliant de gérer le temps ? Un temps aussi mal réparti que l'espace, source d'injustices et de détresses.  On le découvre aujourd?hui.

 Une nécessaire participation citoyenne

                 Il reste donc fort à faire dans cette coopération nouvelle renforcée au quotidien, entre les élus, les fonctionnaires, les scientifiques, et, bien sûr, les citoyens. Au-delà des obligations réglementaires de concertations, particulièrement fortes en matière d'environnement, la collectivité ne peut plus se dispenser de l'adhésion sincère des citoyens, afin que les décisions prises soient comprises et appliquées. 

                Aujourd'hui, la situation est radicalement bouleversée. Fini le système régalien où les élus étaient chargés de réglementer et de produire des services publics de base auxquels on avait forcément recours (eau potable, assainissement, voirie, ?). Les « voies » étaient tracées. On était forcé de les emprunter. 

                La collectivité ne peut plus tracer de voie aussi nette ni « faire à la place » des citoyens. La pression fiscale a atteint des sommets et on ne peut plus endetter les générations futures avec des équipements publics de plus en plus chers dont nous avons de très nombreux exemples.

                Posons nous aussi la question de savoir si nous devrions contraindre le citoyen à « être acteur de l'éco-citoyenneté », à trier ses déchets, à respecter les espaces naturels, à économiser son énergie ? Il faudrait un gendarme derrière chaque consommateur, chaque promeneur et ce serait d'autant moins acceptable que l'autorité n'a aucune légitimité à réglementer ou imposer des comportements uniformes.

 Certes, nous ne pouvons plus continuer à consommer comme si nous avions trois planètes Terre à notre disposition. Certes la technologie ne pourra réduire qu'une part de notre « empreinte écologique ». Mais nous demeurons libres de choisir les bons gestes, les bons comportements : c'est bien le sens de l'engagement individuel qui vous est proposé à travers le « défi pour la Terre », lancé par l'ADEME et Nicolas HULOT. Ce défi nous prouve que, si chacun agit de son côté, nous pouvons ensemble inverser la tendance actuelle.

Une opinion publique sensibilisée, sur des bases fragiles

                Mobilisons donc l'opinion pour la faire adhérer et la conduire à l?action. Exploitons au maximum l'argumentation scientifique.

               Ce n'est toutefois pas si simple.

 L'opinion publique est très présente sur les sujets qui nous préoccupent. C'est un fait : l'environnement passionne et chacun est convaincu de détenir « la » solution et se considère comme expert. Il est vrai que chacun de nous peut se vanter d'être un expert ? en pollution ? puisque chacun d'entre nous est parfaitement capable de polluer !

                Pourtant, cette expression forte de la population traduit souvent une fragilité des bases et des repères.

                Cette « compétence » se construit en effet souvent dans l'opposition, elle s'alimente de controverses scientifiques (la caulerpa racemosa est-elle une algue « tueuse » ? existe-t-il des effets de seuil à l'action cancérigène de la dioxine ?).

Cette « compétence » vient aussi du rejet, fort compréhensible, de manipulations économico-technico-politiques : donnons comme exemples Tchernobyl, le sang contaminé, l'amiante?  

C'est aussi, malheureusement, sur fond de « décrédibilisation » des scientifiques et des institutions que se bâtit souvent l'opinion publique.  

Avec la recentralisation européenne d'un côté, et de l'autre, la décentralisation française, les institutions ont multiplié les différents niveaux d'intérêt public. La notion d'« intérêt général » s'est en grande partie « émiettée », en même temps que la responsabilité collective se dissolvait dans les divers niveaux de « gouvernement ». La porte s'est ouverte aux intérêts privés? comme aux logiques mondiales de concentration des profits, ainsi qu'à l?expression existentielle de certains « égo »? ! ! !

                Qui plus est, l'« écoute sociale » nous fait entendre des positions souvent très tranchées, radicalement opposées, plutôt que des consensus sur des solutions raisonnables ? 

Nous avons droit aussi aux « injonctions paradoxales », comme diraient nos éminents psychiatres ici présents ? qui heureusement nous aident à décoder les demandes citoyennes : « je réclame des pistes cyclables ? mais je ne fais pas de vélo ». « Il faut interdire les sacs de caisse dans les supermarchés, mais j'en remplis mon chariot chaque fois que je fais mes courses ! ». 

                Voilà ! Pratiquer la gouvernance comme nous essayons de le faire c'est accepter de se « débrouiller » de tout cela. C'est essayer de renouer le dialogue. C'est favoriser l'expression, en essayant de faire le tri entre ce qui est capital pour nos concitoyens et ce qui l'est moins.

                C'est essayer de renouer la confiance dans certaines données scientifiques.               Une pédagogie de l'action

                Je suis, cependant, convaincue que ce n'est pas seulement par des discours de spécialistes qu'on rapprochera les points de vue , mais par la diversité des intervenants, l'efficacité de la vulgarisation, et la qualité des témoignages comme nous le présente, ce Festival Science Frontières.

                Mais tout commence bien sûr par la pédagogie éco-citoyenne : à Marseille c'est plus de 10 000 écoliers sensibilisés chaque année aux valeurs de responsabilité, de solidarité, de respect. 

                Comme le répète fréquemment Nicolas HULOT : « l'émerveillement est le premier pas vers le respect ». Nous devons redonner à nos enfants le pouvoir de s'émerveiller. 

                C'est ensuite l'implication par l'action collective qui nous apportera la confiance, la conviction et l'engagement solidaire.

                De nombreuses associations partenaires de la Municipalité sont ici, et dans le Village des Actions Quotidiennes, pour témoigner de l'efficacité de la méthode. 

                Leur mot d'ordre pourrait être : « ensemble, ici et maintenant ». C'est dans l'action qu?on vérifie nos convergences de vue et qu'on les consolide. C'est en agissant là où on vit, là où on travaille, qu'on tisse des liens durables. C'est en se sentant reconnu par les autres, par les institutions, qu'on peut développer le sentiment d'appartenir à sa ville, à son quartier.

C?est en s'ouvrant dans la proximité qu'on réduit ses besoins de déplacement ? et qu'on commence à lutter contre les gaspillages énergétiques.  

Nous avons la chance en France d'avoir des villes relativement concentrées. En nous ancrant dans cette proximité, en nous organisant pour rapprocher domicile et travail, nous pourrons plus facilement quitter l'ère du pétrole. Des pays comme les Etats-Unis se préparent sans doute à une brutale crise de l'immobilier quand les habitants de la périphérie vont, massivement vouloir se rapprocher des centres urbains.

                Encore faut-il que nous sachions « transformer » nos atouts. Que la convivialité, la solidarité, l'envie d'habiter et de vivre ensemble, se fondent sur des engagements durables, c'est le sens des « espaces d'engagement » que nous commençons à construire à Marseille . Des « projets de vie » attachés à des territoires où tous les acteurs présents et intéressés s'engagent dans une dynamique d'action, respectueuse de l'homme et des ressources naturelles.

                C?est bien d?un nouveau « contrat social » qu'il s'agit. 

                Il est en effet indispensable de donner à la nouvelle gouvernance scientifique, politique et participative une vision plus humaniste, poétique et philosophique. La science a permis d'imaginer l'infiniment petit et l'infiniment grand. Elle a démontré une origine à l'univers et au temps. Elle a rendu l'univers infini, mais elle a aussi démontré la finitude de notre environnement.

                Les certitudes humaines ont été maintes et maintes fois chamboulées (Galilée, Darwin, Einstein), ce qui à chaque fois transforme le regard de l'homme sur le Monde. L'objectif de la science a longtemps été d'améliorer la compréhension de notre monde, de repositionner la lucidité humaine.

Mais au cours du vingtième siècle, la dérive économiste mondiale a parfois transformé l'objectif de la science. Elle a servi aux profits, à la productivité, à la guerre (bombe atomique, fusée V2, extermination par les gaz, barrage d'Assouan). 

                Aujourd'hui, les découvertes doivent être rentables à court terme. Le temps est venu d'ajouter la vigilance à la recherche de performance, je pense aux biotechnologies (clonage, OGM). Comme les jeunes médecins prêtent serment (serment d'Hypocrate), instituons le serment des chercheurs.

                     La science ne doit pas être au service du mensonge, elle ne doit pas servir le lobby de ceux qui profitent à court terme des richesses d'aujourd'hui au détriment des générations futures. Les scientifiques doivent aussi être plus présents dans les débats publics ; ils doivent sortir de leur laboratoire et faire entendre leurs idées. La science doit s'associer aux poètes et aux philosophes dans une gouvernance à 4 dimensions : politique, scientifique, économique et humaniste. C'est à ce prix-là, au prix d'une écoute et d'une reconnaissance mutuelle, que la gouvernance de demain aura sa noblesse.

                 Dans tous les cas, le monde de demain sera celui que nous commençons à bâtir aujourd'hui.

 

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